Ce que personne n'ose dire sur la santé-sécurité au travail — 10 phrases qui révèlent le vrai problème
- Cendrine Valloton

- il y a 6 jours
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Quand on travaille dans la prévention en Santé et sécurité au travail (SST), on finit par collectionner des phrases.
Pas celles des manuels.
Ni celles des normes.
Celles du terrain.
Celles qu'on entend dans les couloirs, sur les chantiers, en réunion de direction.
Des phrases qui font sourire, ou qui donnent envie de pleurer.
Et qui disent toutes la même chose :
le problème de la SST n'est pas un problème de règles.
C'est un problème de compréhension du comportement humain.
Voici 10 phrases que tout préventeur a déjà entendues — et ce qu'elles révèlent vraiment.
1. « J'en ai pas pour long. »
Aussi formulée : « J'ai bientôt fini. » « Vite encore ça avant de finir la journée. » « J'en ai pour 2 minutes, pas besoin de couper le jus. »
Ce que ça dit vraiment : le risque perçu diminue quand la tâche est courte. C'est un biais d'optimisme classique — notre cerveau sous-estime le danger quand il estime que l'exposition est brève.
Ce mécanisme est documenté par la chercheuse Tali Sharot (University College London) et par les travaux de Daniel Kahneman sur le Système 1, notre mode de pensée rapide et intuitif.
Sauf que le risque, lui, ne regarde pas sa montre.
2. « J'ai toujours fait comme ça. »
Aussi formulée : « C'est pas toi qui vas m'expliquer comment bosser. » « Pas besoin de les former, c'est des experts. »
Ce que ça dit vraiment : l'expérience crée des automatismes. Et les automatismes créent un sentiment d'invulnérabilité.
Les travaux d'Isabelle Simonetto en neurosciences le montrent : plus une personne est expérimentée, plus son cerveau automatise le geste — et moins elle perçoit le risque. Dans son livre Neurosciences et sécurité (2020), elle identifie 7 catégories d'erreurs liées aux propriétés du cerveau, dont les automatismes et les faux souvenirs.
Ce n'est ni de la bêtise, ni de l'arrogance.
C'est le fonctionnement normal du cerveau humain.
3. « La SST, ça coûte trop cher. »
Aussi formulée : « Ça rentre pas dans le budget. » (Souvent parce qu'il n'y en a pas, de budget.)
Ce que ça dit vraiment : la prévention est perçue comme un coût, pas comme un investissement. Pourtant, les données sont claires : selon l'étude internationale de l'AISS (Association internationale de la sécurité sociale, 2013, 300 entreprises dans 15 pays), chaque franc investi en prévention en rapporte en moyenne 2,2 en réduction d'absences, d'accidents et de turnover.
D'autres études estiment ce ratio jusqu'à 5 pour 1.
Le vrai coût, c'est de ne rien faire.
4. « On verra ça plus tard. »
Aussi formulée : « On planifie les formations pour l'année prochaine. »
« On laisse passer les vacances et on voit si le stress a diminué. »
Et le classique : les points sécurité de la séance de direction, systématiquement reportés à la prochaine séance.
Ce que ça dit vraiment : la SST n'est pas une urgence.
Jusqu'au jour où elle le devient — mais alors, c'est trop tard.
C'est ce que le sociologueet philosophe Hartmut Rosa appelle l'accélération : dans un système où tout est urgent, la prévention — qui ne crie jamais — passe toujours en dernier.
Son ouvrage Accélération (2005, La Découverte) décrit comment la logique d'urgence permanente empêche les organisations de penser le long terme.
5. « J'arrive pas à bosser avec les EPI. »
Aussi formulée : le mouchoir en tissu comme protection respiratoire.
Les mains dans un bain d'acide « parce qu'on a toujours fait comme ça ».
Le casque posé sur la pelle mécanique, « pour la protéger du soleil ».
Le chariot élévateur utilisé comme ascenseur.
Et Spiderman entre les balcons parce que les échafaudages, « c'est con, ça prend trop de temps, c'est trop cher, ... ».
Ce que ça dit vraiment : quand les EPI sont perçus comme une gêne, c'est souvent qu'ils ont été choisis sans consulter les gens qui les portent.
Les travaux en ergonomie participative, notamment ceux de François Daniellou, montrent que l'adhésion aux équipements passe par l'implication des utilisateurs dans le choix.
Et la recherche de Joule & Beauvois sur la théorie de l'engagement le confirme : on adhère à ce qu'on a choisi, pas à ce qu'on nous impose.
On ne change pas un comportement en imposant — on le change en impliquant.
6. « C'est le métier qui rentre. »
Aussi formulée : « Il est nouveau, c'est normal qu'il prenne des risques. »
« Un petit accident, ça lui fait les pieds. Ça forge le caractère. »
Ce que ça dit vraiment : on a normalisé la souffrance au travail.
C'est ce que Christophe Dejours appelle « la banalisation de l'injustice sociale » dans son ouvrage Souffrance en France (1998, Seuil) — quand une organisation considère que la douleur fait partie du processus, elle a cessé de protéger ses membres.
C'est peut-être la phrase la plus dangereuse de cette liste.
7. « On leur donne un papier. »
Aussi formulée : « Oui, ils sont formés — on leur a donné un document. »
« On a signé la charte SUVA, tout est réglé. »
Et le classeur de la solution de branche, encore sous emballage, qui trône dans l'armoire. « On est protégés. »
Ce que ça dit vraiment : la confusion entre conformité et prévention.
Avoir les papiers en ordre protège peut-être "un peu" devant le tribunal.
Mais ça ne protège pas les personnes.
Ibrahima Fall, docteur en sciences de gestion, décrit dans L'entreprise contre la connaissance du travail réel ? (2023) comment les artefacts administratifs finissent par remplacer la connaissance réelle du travail.
La prévention n'est pas un document — c'est une pratique vivante.
8. « L'inspecteur arrive dans la région. »
Le téléphone arabe s'active.
Hop — casques, chaussures, protections, boissons.
L'inspecteur passe.
Et comme par magie, tout disparaît de nouveau.
Ce que ça dit vraiment : la sécurité est vécue comme un spectacle, pas comme une culture. Quand la prévention n'existe que pour le regard extérieur, c'est qu'elle n'a jamais été intégrée au travail réel.
C'est ce que Ibrahima Fall appelle le « déni du réel » — et Yves Clot, parlerait de « qualité empêchée » : le travail réel est masqué derrière le travail prescrit.
Son ouvrage Le travail à cœur (2010) explore pourquoi les organisations préfèrent gérer des indicateurs plutôt que de regarder ce qui se passe vraiment.
9. « On a un spécialiste pour ça. »
Aussi formulée : « C'est pas à moi de le faire. » « Tant qu'il me dit pas, je fais pas. »
Ce que ça dit vraiment : la SST a été déléguée à une personne au lieu d'être portée par l'organisation. Le préventeur devient le seul responsable de la santé de tout le monde — ce qui est structurellement impossible.
Clot parle de travail empêché : quand le système confie une mission sans donner les moyens de la remplir, il crée de la souffrance chez celui qui la porte. Et quand un accident arrive, c'est lui qu'on regarde.
10. « C'est X qui m'a dit de… »
Aussi formulée : « Tu comprends, parce que… » « Je fais de mon mieux mais tu vois… »
Ce que ça dit vraiment : dans un système où la responsabilité est floue, tout le monde se protège. Ce n'est pas de la lâcheté — c'est une réponse rationnelle à un environnement où les rôles ne sont pas clairs.
C'est ce que Crozier & Friedberg décrivent dans L'acteur et le système (1977) : chaque acteur développe des stratégies pour gérer l'incertitude. La question n'est pas « qui est responsable ? » mais « qui peut décider quoi ? ».
Le fil rouge
Ces 10 phrases ont quelque chose en commun : elles ne révèlent pas de la mauvaise volonté.
Non, elles révèlent un système qui n'a pas compris comment fonctionne l'être humain.
On ne change pas un comportement en répétant une consigne.
On ne crée pas une culture de prévention en signant une charte.
On ne protège pas les gens en les formant une fois par an.
On les protège en comprenant pourquoi ils font ce qu'ils font — et en changeant ce qui les empêche de bien faire.
C'est exactement ce que nous proposons dans notre formation :
« Comment (se) motiver à la santé et sécurité au travail » → 1 journée · Septembre 2026 · Valais · 2 UFC SSST.ch → Co-animée avec Valérie Miège, docteure en psychologie sociale
Et vous ?
Vous avez d'autres phrases à ajouter à cette liste ?
Écrivez-moi — chaque phrase du terrain nourrit notre travail.
Sources et lectures
Les affirmations de cet article s'appuient sur les travaux suivants :
Neurosciences et comportement face au risque
Isabelle Simonetto, Neurosciences et sécurité : éviter les erreurs humaines au travail, Éditions Mardaga, 2020
Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2012
Tali Sharot, The Optimism Bias, Pantheon Books, 2011
Psychologie sociale et influence
Robert-Vincent Joule & Jean-Léon Beauvois, Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens, Presses Universitaires de Grenoble, 2014
Robert Cialdini, Influence et manipulation, First Éditions, 2004
Travail réel et organisation
Ibrahima Fall, L'entreprise contre la connaissance du travail réel ?, L'Harmattan, 2023
Yves Clot, Le travail à cœur : pour en finir avec les risques psychosociaux, La Découverte, 2010
Christophe Dejours, Souffrance en France : la banalisation de l'injustice sociale, Seuil, 1998
Michel Crozier & Erhard Friedberg, L'acteur et le système, Seuil, 1977
Sociologie et accélération
Hartmut Rosa, Accélération : une critique sociale du temps, La Découverte, 2010
Ergonomie participative
François Daniellou, L'ergonomie en quête de ses principes, Octarès, 1996
Retour sur investissement de la prévention
AISS (Association internationale de la sécurité sociale), The Return on Prevention: Calculating the Costs and Benefits of Investments in Occupational Safety and Health in Companies, 2013



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