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Ressources psychosociales au travail — RPS contre RPS, ou ce qu'on sacrifie en croyant protéger

Pourquoi les dispositifs de prévention des risques psychosociaux épuisent les ressources qu'ils prétendent protéger et ce que ça change pour le rôle du spécialiste STPS.


Trois lettres.

RPS.

Tout le monde les connaît, tout le monde les cite, tout le monde s'en préoccupe.

Mais RPS, ça veut dire quoi, exactement ?


Risques PsychoSociaux. Évidemment.


C'est comme ça qu'on l'entend dans les couloirs, dans les rapports annuels, dans les plans d'action qui s'accumulent sur les bureaux.


Et pourtant, Yves Clot, psychologue du travail au Conservatoire national des arts et métiers, pose dans Le travail à cœur une question qui devrait déranger ceux qui travaillent sur ces sujets : et si, en voulant gérer les risques, on était en train de détruire les ressources ?


🙃 Ressources PsychoSociales. Même acronyme. Sens inversé.

C'est le paradoxe au cœur de beaucoup de démarches de prévention et peu de gens l'ont mis en mots aussi clairement.


Illustration en deux parties : à gauche sur fond marine, RPS pour Risques PsychoSociaux — mesurer, surveiller, documenter, avec une flèche vers le bas. À droite sur fond jaune, RPS pour Ressources PsychoSociales — agir, dialoguer, construire, avec une flèche vers le haut. Au centre, un badge blanc indique : même acronyme. Sens inversé.

Le paradoxe de l'acronyme

Les RPS sont devenus un sujet obligatoire, forcément, ils font partie des risques professionnels.

Il y a des questionnaires pour les mesurer, des indicateurs pour les suivre, des plans d'action pour les réduire.

On identifie les facteurs de risque, on construit des tableaux de bord, on produit des rapports.

Et les travailleurs ? Ils remplissent les formulaires.

C'est là que quelque chose se grippe.

Pas de la mauvaise volonté, hein, les spécialistes SST, les responsables RH, les managers, ... font leur travail avec sérieux, mais dans la logique même du dispositif.


Surveiller le risque ou activer la ressource ?

Quand l'outil de mesure du bien-être remplace l'espace de parole sur le travail réel, on ne prévient pas les RPS. On les documente.

La différence n'est pas anodine : l'une construit quelque chose, l'autre enregistre ce qui s'effrite.


Ce que Sophie ressent sans pouvoir le formuler

Sophie a quinze ans d'expérience en santé et sécurité au travail dans une entreprise de logistique de taille moyenne.

Elle connaît les bases légales.

Elle sait concevoir un plan d'action.

Elle maîtrise les normes, les check-lists, les protocoles de suivi.

Elle fait son travail bien, avec le coeur.


Mais depuis quelque temps, quelque chose la dérange.

Une impression qu'elle a du mal à nommer.

Les résultats des enquêtes de stress reviennent chaque année avec les mêmes chiffres. Les plans d'action sont rédigés, validés, classés.

Peu de choses bougent vraiment.

Elle a l'impression de courir après quelque chose qui recule à mesure qu'elle, elle avance.


« J'ai l'impression d'être devenue une collectrice de données. Je mesure le malaise, je le documente, je le rapporte. Mais je ne sais plus si je change quoi que ce soit dans le travail réel des gens. » Responsable SST, secteur logistique, Suisse romande

Ce que ressent Sophie n'est pas un manque de compétence. C'est le signal que le cadre dans lequel elle travaille a des limites que ses outils ne lui permettent pas de voir.


Les fils invisibles que personne ne voit couper

Yves Clot nomme ce que Sophie ressent avec une précision qui fait mouche.


La prévention des risques psychosociaux, telle qu'elle est souvent pratiquée, peut affaiblir les ressources psychologiques et sociales des travailleurs — précisément parce qu'elle les maintient dans une posture passive.

On les interroge, on les évalue, on surveille leur état. Mais on ne leur demande pas vraiment ce qu'ils ont à dire sur leur propre travail.


Il parle des « fils invisibles du travail collectif », ces formes de coopération informelle, d'entraide discrète, de régulation silencieuse entre collègues qui tiennent les équipes debout. Ces fils-là peuvent se couper sans que personne ne s'en aperçoive. Une réorganisation bien intentionnée, un déménagement de bureau, un changement de processus. Les décideurs n'ont pas voulu de mal. Et pourtant.


L'ingénierie de discussion

Ce que propose Yves Clot, c'est de créer les conditions pour que les travailleurs puissent parler de leur travail — pas de leur stress, pas de leur bien-être, mais de la qualité de ce qu'ils font, de ce qui les empêche de bien faire, de ce qu'ils feraient autrement si on leur en donnait les moyens.

Ce débat-là est une ressource. Et là où est le problème, est aussi la solution.

Supprimer les espaces où il peut avoir lieu, c'est supprimer aussi ce qui protège.


Quand l'outil remplace la parole

Les instruments de mesure du stress et des RPS ne sont pas conçus pour éclairer vraiment les entreprises sur leur travail. Ils sont conçus pour "mesurer" le bien-être des travailleurs.

C'est pas la même chose.


Quand on remplace le dialogue sur le travail réel par un questionnaire annuel, on perd quelque chose d'essentiel : la capacité des travailleurs à peser sur ce qui les affecte.

Question directe

Dans votre dernier plan de prévention : combien de travailleurs y ont contribué autrement qu'en répondant à un questionnaire ?


Yves Clot est direct là-dessus : les plans d'action laissent trop souvent l'action en plan.


Ce qu'il observe, c'est que les dispositifs de prévention consomment de l'énergie et de la confiance sans produire de changement durable, parce qu'ils traitent les travailleurs comme des sujets à protéger plutôt que comme des acteurs capables d'agir sur leur propre environnement de travail.


La question n'est pas de savoir si les travailleurs souffrent, mais plutôt si on leur donne les moyens de faire quelque chose à ce sujet.


C'est quoi les ressources psychosociales au travail ?

C'est la capacité collective à agir sur ce qui ne va pas.

C'est le sentiment de pouvoir jouer sur son propre travail.

C'est l'existence d'espaces où les désaccords sur la qualité peuvent s'exprimer, pas pour créer des tensions stériles, mais pour résoudre des problèmes réels!


D'ailleurs, il dit : "Instituer un conflit sur la qualité du travail est la meilleure prévention contre les RPS."

Là où est le problème est aussi la solution.


Et donc que la santé au travail passe par le travail lui-même, pas par sa surveillance, ni ses indicateurs, ou par les cases cochées dans un formulaire de conformité.

Et que le rôle du spécialiste STPS n'est peut-être pas de mesurer le risque d'abord, mais de créer les conditions pour que les travailleurs puissent agir sur leur travail et sur sa qualité.

Et ça change tout à la posture.

Non ?


Le spécialiste SST comme activateur de ressources

Ce qu'il décrit dans les entreprises industrielles se retrouve partout : dans les établissements de soins, les administrations publiques, les services, ...

Le mécanisme est le même : plus on surveille le bien-être, moins on travaille sur les ressources qui le produisent.


Et le rôle du spécialiste SST en sort transformé.


C'est plus seulement quelqu'un qui vérifie la conformité, mesure les indicateurs et produit des rapports annuels.

C'est quelqu'un qui peut créer les conditions du dialogue sur le travail réel.

Qui aide les travailleurs à passer du statut de témoins de leur propre malaise à celui d'acteurs de leur propre prévention.

Pas en abandonnant les bases légales ni les normes, parce qu'elles restent nécessaires. Mais en ne s'y limitant pas.


C'est un changement de posture. Et il est possible. Mais il demande d'autres références, d'autres façons de travailler et souvent, de trouver d'autres personnes qui cherchent la même chose.


Pour finir

Beaucoup de spécialistes STPS ressentent ce que ressent Sophie.

Ils font leur travail avec compétence et conscience.

Ils voient les limites de leurs outils sans toujours avoir les mots pour les nommer.

Les plans d'action se succèdent, les chiffres bougent peu, et quelque chose dans leur façon de travailler les insatisfait sans qu'ils puissent encore dire pourquoi.


Ce n'est pas un problème de compétence. C'est un problème de cadre.

Les outils qu'on leur a donnés ont été conçus pour documenter les risques, pas pour activer les ressources. C'est pas la même intention, et ça ne produit pas les mêmes effets.


Travailler autrement, ça demande de sortir un peu du seul registre des check-lists et des plans de conformité et d'oser poser aux travailleurs la question directe : qu'est-ce qu'on peut faire ?

Pas à leur place.

Avec eux.


En construction

Une communauté pour les spécialistes SST qui veulent travailler autrement

Si vous vous reconnaissez dans ce texte et que vous sentez que votre pratique SST mérite d'aller au-delà des bases légales, des normes et des check-lists, je suis en train de construire quelque chose pour nous/vous.


Un espace pour les professionnels de la santé et sécurité au travail qui ont envie d'explorer d'autres façons d'activer les ressources psychosociales dans les organisations. Ensemble, pas seuls.





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